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Le socialisme de gauche : des origines à sa résurgence au XXIème siècle

I- Les origines
Le socialisme de gauche est né au début de XXème siècle. Il a été un positionnement, défendu au sein du mouvement socialiste international, tout particulièrement par Max Adler, militant passionné du Parti Ouvrier Social Démocrate d’Autriche (POSDÖ).
Le triomphe d’industrialisation en Europe, l’émergence de la classe ouvrière, masse concentrée dans les lieux de travail unie par le sentiment d’exploitation, la perspective d’une société égalitaire possible (la société communiste décrite par Marx), le sentiment que la bourgeoisie défendait un vieux monde d’injustice (fondée sur le capitalisme) qui ne pourrait longtemps tenir face à l’aspiration puissante à l’émancipation populaire,.. tout cela avait suscité dans toute l’Europe un immense espoir de changement de l’ordre social, par la révolution ou par la conquête démocratique.

La Guerre de 14-18 fût une 1ère remise en cause profonde du schéma bâti par les forces de la 2ème Internationale socialiste : celle-ci avait qualifié la guerre d’impérialiste et avait décidé de s’y opposer en refusant de voir des ouvriers affronter d’autres ouvriers pour arbitrer entre les intérêts des bourgeoisies nationales. Au moment où la guerre éclate, les organisations socialistes nationales abandonnent cette position pour apporter leur soutien à la mobilisation décrétée par les gouvernements dans chaque pays. Ce fût vrai en France avec la SFIO tout comme en Allemagne avec le SPD. La force de l’internationalisme socialiste avait buté sur la poussée du ressort nationaliste qui a ainsi prouvé qu’il pouvait rassembler, même pour une période transitoire, les classes sociales au-delà de leurs intérêts contradictoires.

Le second grand défi de l’Internationale socialiste vint de Russie. Là-bas, en février 1917, le Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie (POSDR) avait réussi à prendre le pouvoir grâce à des journées d’émeutes dans les centres urbains, principalement à Saint-Pétersbourg, siège du pouvoir tsariste. Il s’agissait d’une grande victoire des socialistes qui espéraient ainsi instaurer, pour la 1ère fois dans l’histoire, un nouvel ordre fondé sur la justice sociale tout en mettant en place une démocratie politique.
Malheureusement, au mois d’octobre de la même année, la minorité bolchevik du POSDR, regroupée autour de Lénine, prit le pouvoir par une révolution de Palais. Lénine instaura immédiatement un pouvoir dictatorial qu’il justifia par la nécessité de mettre un terme à la guerre avec l’Allemagne et de combattre la guerre civile que menaient les russes blancs qui tentaient de restaurer le gouvernement du Tsar.
La situation en Russie nécessitait sûrement des mesures d’exception en termes de libertés publiques. Mais l’inconvénient fût que les instruments de cette situation d’exception furent le moyen d’investir de tous les pouvoir les organes du Parti (qui devient rapidement «parti communiste»), s’appuyant sur des conseils (soviets) dont la légitimité ne reposait pas sur le suffrage universel. La dictature instaurée, féroce, pouvait se draper du nom de la «dictature du prolétariat» théorisée par Karl Marx comme moyen transitoire de combattre les tyrannies, elle n’en fût pas moins, en réalité, la dictature d’une minorité, certes issue du mouvement socialiste, mais ayant décidé de s’approprier tous les pouvoirs pour ses seuls intérêts aux dépens des masses ouvrières qu’elle était censée représenter.

Rosa Luxembourg, grande autorité intellectuelle du mouvement socialiste international et leader du mouvement spartakiste, le comprit très vite et s’opposa violemment à la théorie putschiste et dictatoriale de Lénine et des bolchéviks qui permettait de justifier leur prise du pouvoir et son exercice par la force. Elle ajoutait que, avec le fonctionnement hiérarchisé du parti et la fonctionnarisation de ses cadres militants, tous les ingrédients d’une effroyable dictature étaient réunis, de nature à réduire à néant les perspectives ouvertes par la révolution de l’avènement d’une société socialiste.

Max Adler et ses amis de l’aile gauche du POSDÖ n’étaient pas dupes, eux non plus, de ce qui se tramait en Russie. Ils dénoncèrent eux aussi la dérives léninistes et ne reconnaissaient pas dans le système bolchévik l’avènement de la société communiste. Max Adler considérait que la révolution soviétique n’était pas communiste et contestait d’ailleurs l’utilisation du terme «communiste » (qui devait conserver son statut de pur concept) par les bolchéviks pour identifier leur conception de l’engagement socialiste. Il refusa évidemment de rejoindre la IIIème Internationale créée à l’instigation des nouveaux maîtres de la Russie qui imposaient leur modèle «révolutionnaire» en exigeant l’adoption des 21 conditions de Lénine.

Rosa Luxemburg fit, elle, le pari inverse en comptant bien se faire entendre au sein de la nouvelle Internationale qui se dessinait, lui permettant de contester la dérive léniniste du pouvoir bolchevik. Malheureusement, peu de temps après avoir fondé le parti communiste allemand (KPD), elle fût assassinée par les services de répression de l’armée allemande qui écrasait la révolte spartakiste (dont, par ailleurs, elle avait contesté la stratégie de recours à la violence). Max Adler fit son éloge funèbre, ainsi que celui de Karl Liebknecht, rendant hommage au courage et à l’attachement indéfectible de ces deux ardents défenseurs de la cause ouvrière, qui avaient porté haut l’exigence de la démocratie sociale et de la démocratie politique.

Max Adler persista à organiser l’aile gauche de la social-démocratie au sein du POSDÖ, dénonçant les dérives «bourgeoises» de la majorité dominant son parti, se battant pour une orientation du parti en faveur de la démocratie sociale et de la démocratie politique qu’il n’opposait nullement. Il fût toujours minoritaire au sein du POSDÖ, mais, pour autant, refusa toujours de rejoindre la IIIème Internationale (communiste), jusqu’au bout de ce que fût son engagement, car celle-ci était la négation même de l’objectif de construction d’une société socialiste émancipatrice des masses ouvrières exploitées par le capitalisme.
Son positionnement relevait du socialisme de gauche. Pour lui, le changement de la société, passant d’une logique capitaliste à une logique socialiste, n’était possible que par un mouvement foncièrement démocratique, respectueux des droits de l’Homme, issu d’une classe ouvrière décidée à agir grâce à une prise de conscience claire de ses droits sociaux et de ses devoirs démocratiques. S’il aspirait ardemment à la fin du capitalisme et à son remplacement par la propriété sociale, il s’opposait au recours à la violence qu’il considérait comme nécessairement vouée à l’échec face aux États tenus par les bourgeoisies nationales.

Détesté par les communistes, structurés par le gouvernement bolchevik en Russie, combattu par la droite possédante de son pays, Max Adler était également tenu à distance par ses camarades sociaux-démocrates majoritaires qui recherchaient prioritairement la participation au pouvoir moyennant des compromis avec leur bourgeoisie nationale, éloignant de ce fait toujours plus la perspective de réalisation de la démocratie sociale.

La montée du fascisme et du nazisme en Europe devait conduire à l’étouffement de toute démocratie, mettant fin au combat socialiste démocratique jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Max Adler mourut, en 1937, avec l’aspiration qu’il avait portée toute sa vie militante, n’ayant jamais renié ses convictions, mais devant s’incliner devant les forces de l’histoire qui s’abattaient avec une incroyable violence sur l’Europe, puis le monde.

Au lendemain de la 2nde guerre mondiale, le communisme devait connaitre une audience considérable grâce à la stature prise par Staline suite au rôle majeur des armées soviétiques dans l’écrasement de l’Allemagne nazie. La social-démocratie pût bien sûr se reconstituer dans les pays d’Europe qui échappèrent au joug de l’Armée rouge, mais les partis communistes étaient devenus très importants, mobilisant une partie souvent significative de la société de ces pays.

La pression des partis communistes, dans le contexte de la Guerre Froide, devait incliner les socio-démocrates à s’opposer fortement au régime stalinien et à revendiquer prioritairement la démocratie politique en s’appuyant sur des conquêtes sociales tolérées par leur bourgeoisie nationale.

Le socialisme de gauche, en tant que positionnement idéologique et pratique, était une fois de plus, écrasé par ces deux logiques ultra dominantes : la démarche stalinienne mise en œuvre par les PC d’une part ; la démarche de démocratie social-libérale retenue par les partis socio-démocrates, dont le plus emblématique fût le SPD qui, dès 1959 entérinait une ligne abandonnant l’objectif de démocratie sociale (Congrès de Bad Godesberg).
En France, la SFIO connut une évolution idéologique analogue, mais beaucoup moins assumée, s’alignant de fait sur le même positionnement stratégique que celui du SPD. Dans tous les cas, des courants internes à ces organisations ont régulièrement revendiqué une ligne «de gauche» plus affirmée en vue d’obtenir des avancées significatives pour les droits des salariés et des couches populaires. Mais ces courants devaient régulièrement s’étioler par absorptions successives habilement pratiquées par les majorités «centristes» de ces partis.

II- De «la porte étroite» à «la grande porte»
Ce retour sur le passé n’est pas inutile. On voit bien que le socialisme de gauche était la voie évidente vers la réalisation du socialisme, c’est-à-dire, la construction d’une société de libertés individuelles et collectives, d’égalité des droits économiques et sociaux entre les individus, le tout fondé sur l’émancipation du peuple par l’accès à la connaissance et au libre arbitre éclairé.
Mais, la fascination du pouvoir a rendu cette «porte étroite» impraticable tout au long du XXème siècle.

Le mouvement communiste, dominé par les bolchéviks, a sévi des décennies, instaurant un système prétendument «socialiste et fidèle au marxisme». Le régime abominable mis en place par Lénine et ses lieutenants Staline et Trotski, était le résultat, ni plus ni moins, de la volonté d’une poignée d’individus (le Politburo), certains idéalistes, certains opportunistes, certains autres voyous avérés, de s’accaparer et de conserver un pouvoir que les masses ouvrières ne leur avaient pourtant pas donné. Avec eux, le projet socialiste a subi une dérive perverse aux conséquences dramatiques et criminelles pour des dizaines de millions de personnes. Le conflit entre Staline et Trotski était faussement présenté comme idéologique : il s’agissait évidemment d’une querelle de prééminence pour la tête de ce pouvoir oppresseur des peuples. Trotski ne peut être exonéré de sa responsabilité dans la mise en place du système si fondamentalement inspiré par Lénine.

De l’autre côté, la social-démocratie a tenté de maintenir une perspective de démocratie sociale dans chaque pays tout en privilégiant le compromis avec leur bourgeoisie respective. Ce qui était vécu comme une étape à assumer pour aller vers le socialisme a été la ligne acceptée par la majorité de cette mouvance dans l’entre deux guerres. Pour autant, déjà, les élites dirigeantes des partis socio-démocrates étaient dans une pratique qui avait renoncé de fait à la perspective de démocratie sociale. Cette réalité est apparue plus nettement au lendemain de la 2nde Guerre mondiale du fait du positionnement en faveur du camp occidental alors que la Guerre froide faisait rage. Dès lors, les partis socio-démocrates ont progressivement évolué vers une gestion de plus en plus assumée du capitalisme avec l’engagement plus ou moins marqué de réaliser des avancées sociales lorsqu’elles étaient acceptables pour les bourgeoisies nationales.

Ce positionnement a permis aux élites dirigeantes de s’intégrer dans le personnel politique dirigeant de leurs pays, assurant un processus de promotion de cadres politiques issus de la mouvance de gauche dans un exercice du pouvoir partagé avec les cadres politique du centre et de la droite.
Au total, dans les deux cas, les «grandes portes» menant au socialisme, ouvertes au début du XXème siècle, le communisme stalinien et la social-démocratie libérale, n’étaient que des trompe-l’œil qui se sont révélées pour ce qu’elles étaient : des impasses. Elles se sont refermées, certes dans des conditions différentes et de bilans humains sans rapport, mais en épuisant, dans l’imaginaire collectif des catégories sociales populaires, l’espérance d’une société de liberté humaine, de justice sociale et de démocratie économique.

En ce début de XXIème siècle, celles et ceux qui pensent que le socialisme n’est pas une idée morte, qui pensent que le communisme stalinien n’était en aucun cas le socialisme, que la social-démocratie politique ne porte en aucune façon le projet socialiste, peuvent se recentrer vers cette «porte étroite», le socialisme de gauche, qui peut devenir la nouvelle «grande porte» vers le socialisme, proposant démocratie sociale et démocratie politique.
Max Adler avait totalement raison lorsqu’il rejetait la IIIème Internationale bolchévik et il avait également raison lorsqu’il dénonçait les dérives inévitables de la collaboration politique des partis socio-démocrates avec les bourgeoisies nationales. Le bolchévisme a fini par s’éteindre, heureusement ! La social-démocratie libérale est en train de s’affaisser en Europe faute de donner un sens à son projet. Mais Max Adler s’est sans doute leurré en faisant le choix de rester au sein du POSDÖ. Il avait certes de bonnes raisons de le faire : ce parti comprenait 700 000 membres dans l’entre-deux guerres, soit près d’un cinquième des habitants de l’Autriche ! Qui plus est, les débats théoriques y étaient vifs et passionnant, laissant place à l’idée que le socialisme de gauche pouvait y faire son chemin.
Aujourd’hui, les débats ne sont pas passionnés. Ils sont inutiles dans ce qui reste des PC. Ils sont absents de toute réflexion des partis socio-démocrates libéraux qui n’entendent pas remettre en cause l’acquis de la reconnaissance par la bourgeoisie de la cogestion du capitalisme par des élites dirigeantes produites par leurs organisations.

Il est donc nécessaire que le socialisme de gauche se reconstruise dans une organisation, à vocation universelle, hors des vieux appareils politiques qui continuent, bon an mal an, à mobiliser un électorat de gauche sociologiquement de plus en plus restreint à des couches sociales protégées des méfaits du capitalisme moderne.
Cette construction politique nouvelle reposera sur des hommes et des femmes et sera donc confrontées aux passions humaines. Parmi elles, la quête du pouvoir, la soif de reconnaissance, la recherche de l’enrichissement, sont des biais humains qu’il faut gérer en créant les conditions de leur maitrise et de leur soumission aux intérêts du plus grand nombre. Tâche peu aisée, bien sûr, mais vraiment essentielle tant le mouvement socialiste a été durement pénalisé par ces tares devenues ingérables et destructrices de l’idée même du socialisme.

III- Une «vieille lune» face à la modernité ?
Si la nouvelle «grande porte» permettant d’aller vers une société socialiste est ouverte, encore faut-il définir ce que veut dire «société socialiste» aujourd’hui pour donner envie de la franchir.
Il est clair en effet que la théorie du début de XXème siècle se fondait sur l’organisation d’une classe ouvrière solidement encadrée, ce qui était possible de par son vécu commun, au-delà des géographies, de la condition du salariat exploité par les possédants.
Pour énorme que fût la question de l’appropriation socialiste des grands moyens de production, le schéma pouvait sembler assez simple et en tout cas contenait une cohérence indéniable, ce que Marx avait su mettre en évidence.

Naturellement, la question ne se pose plus du tout de la même façon aujourd’hui.
Les catégories sociales laborieuses sont généralement employées dans des activités aux formes diverses, éclatant le statut salarial en de multiples conditions de travail, effaçant le sentiment d’un vécu commun d’une exploitation qui, au demeurant, n’est plus aussi outrancière qu’elle ne le fût au début de XXème siècle. Il n’est pas inutile de souligner, à cet égard, combien de salariés, souvent soumis à de fortes pressions de leur patron, se considèrent pourtant appartenir à la «classe moyenne» alors que, une fois les impôts déduits, leurs revenus ne leur permettent aucune ou très peu de «fantaisies». Aucune organisation syndicale de salariés n’est en mesure de faire partager au salariat ouvriers / employés la réalité objective du niveau de leur exploitation, de leur aliénation au travail, de leur «rémunération pouvoir d’achat». Cela est particulièrement compliqué pour les salariés non employés qui, pourtant, parce que bénéficiaires de revenus de substitution, ont leur place à part entière dans le périmètre du salariat.

Cela tient beaucoup au fait que les syndicats de salariés se sont largement engagé dans la dérive gestionnaire qui a marqué l’évolution des partis socio-démocrates dans la sphère politique. La «démocratie sociale», termes très utilisés aujourd’hui, n’est pas autre chose que la gestion confiée, en paritarisme avec le patronat, de secteurs d’activités liés principalement à la couverture sociale et à la formation. Incontestablement, les syndicats ont des intérêts de gestion partagés avec le patronat sur de larges pans d’activités donnant à leur personnel professionnel syndical un statut de quasi patron ! Dès lors, il ne faut pas s’étonner de l’éloignement progressif, mais aujourd’hui devenu un gouffre, entre les syndicats de salariés et les salariés eux-mêmes, parce que, même si cela est très dur à admettre, leurs intérêts ne sont, tout simplement, plus les mêmes.

C’est dans ce contexte objectif, mais aussi largement psychologique, expliquant la démobilisation du salariat employé et non employé, que la bourgeoisie peut pousser son avantage, notamment en période de crise économique, obtenant des socio-démocrates libéraux et des syndicats de salariés des concessions toujours plus fortes permettant de rétablir des conditions plus favorables au développement du capitalisme «moderne».
C’est que, là aussi, les choses ont fortement changé en un siècle. Le capitalisme s’est profondément internationalisé, ce qui se traduit par une mondialisation des échanges, une globalisation des processus de production, ainsi qu’une financiarisation de la décision économique. La dépersonnalisation apparente de la possession du capital a propulsé une image de puissance absolue et incontournable d’un système qui surpasse toutes autres forces, rendant absurde toute volonté de l’amender, annihilant même toute initiative pour le transformer. D’où le sentiment largement répandu parmi les citoyens que la politique (au sens noble du terme : l’action au nom du peuple) ne peut rien contre les dérèglements du monde et encore moins contre le système capitaliste qui les génère. D’autant que la consanguinité des élites politiques avec les forces du capital est désormais perçue comme une évidence, ôtant toute possibilité pour les citoyens de rétablir des règles contraignantes pour les forces de l’argent.

Alors, on ne pourrait donc rien faire contre ce qui est devenu le Léviathan ? Hors du capitalisme, point de salut ? Les inégalités sociales qu’il génère, sous des formes et des intensités variées, seraient donc l’horizon indépassable de la société humaine ? Plus loin, les apports technologiques massifs, issus de l’électronique et les biotechnologies, transforment la relation de l’individu au monde, dans sa perception de son accès à la liberté, dans son statut par rapport au principe de l’égalité. Le capitalisme ne poussera-t-il pas naturellement à la destruction des libertés et même à une régulation hiérarchisée de l’espèce humaine dans les décennies à venir ?
Les choses ne sont pas dites à ce jour. Mais tout indique que ces questions sont posées et se poseront, pesant sur l’avenir de l’Humanité et de la conception même de valeurs fondamentales : la liberté humaine et l’égalité entre tous. Il faut absolument y répondre dans la conception de la société socialiste à bâtir, questions qui n’étaient pas soulevées, et pour cause, au début du XXème siècle.

IV- La société socialiste au XXIème siècle
Le socialisme de gauche est d’abord une éthique posant des principes qui ont vocation à être appliqués dans la réalité. C’est un engagement politique visant à favoriser l’émergence d’une société socialiste. Cet engagement se traduit par le combat pour une démocratie politique et une démocratie sociale. Ces deux objectifs sont intrinsèquement liés : il ne peut y avoir de démocratie sociale réelle sans démocratie politique ; il ne peut y avoir de démocratie politique réelle sans démocratie sociale.

La démocratie politique consiste à organiser l’exercice du pouvoir sur les bases du suffrage universel qui doit être organisé régulièrement dans des conditions garantissant la liberté réelle du choix des citoyens. Ceux-ci doivent pouvoir exercer leur souveraineté, que ce soit directement par le referendum sur toutes les questions qu’il se pose ; que ce soit par la voie de représentants qu’il élit sur la base de programmes d’actions et dont la responsabilité doit pouvoir être mise en cause en cas de non application des engagements pris. Ce système doit fonctionner dans le cadre des droits fondamentaux reconnus à tous les êtres humains : droit à la vie et à l’intégrité physique et mentale, libertés individuelles et collectives, droit à l’égalité excluant les fondements de toutes les formes de discrimination.

Ces droits fondamentaux doivent être absolument pris en compte s’agissant de la mise en œuvre des technologies de l’information (électronique) et du vivant (biotechnologies) afin de prévenir toute politique de nature à les rendre inopérants, mettant les hommes sous surveillance et/ou déterminant les capacités de chaque individu dès la naissance, abolissant de fait toute liberté humaine.
L’exercice de la démocratie politique doit se traduire par le droit pour tous les citoyens de participer, autant qu’ils le souhaitent, au débat public, à tous les échelons de l’exercice des responsabilités, tant à titre individuel que collectif via des organisations et coalitions qui peuvent se former librement.

La France a aujourd’hui besoin d’une transition vers une nouvelle démocratie politique. Au-delà des institutions, qu’il faut certes réformer, la question centrale posée est celle de la sélection du personnel politique assumant les mandats électoraux. En effet, les élus sont certes désignés par les électeurs, mais ces derniers n’ont le choix qu’entre des personnels politiques sélectionnés par les partis politiques selon des processus ignorant toute forme de démocratie. La rencontre régulière entre le suffrage universel et un personnel politique dont les motivations sont nécessairement étrangères aux aspirations des citoyens provoque des distorsions politiques et des dysfonctionnements institutionnels de plus en plus approfondis expliquant la crise démocratique majeure que nous vivons aujourd’hui.

Les socialistes de gauche proposeront donc, outre la réduction drastique du nombre des élus à tous les échelons de gestion du pays (moins de parlementaires, regroupement de régions, suppression des Départements, unification des conseils municipaux qui gèreront plusieurs communes regroupées), la mise en place du droit des citoyens, à titre individuel et collectif, à saisir le juge de manquements d’un élu à ses engagements ainsi que de ses fautes de gestion.

S’ajoutera la mise en place d’un statut de l’élu ouvrant le droit effectif à tout citoyen de se présenter à une élection et à assumer un mandat électif, dans le cadre d’une limitation sévère du cumul des mandats en nombre et en durée. Les élus devront faire preuve d’une totale transparence concernant leurs revenus et leur patrimoine. Toute condamnation pour corruption dans l’exercice des fonctions électives devra être sanctionnée par l’inéligibilité définitive.

En parallèle, sera instauré la règle des statuts-type pour les partis politiques souhaitant bénéficier des financements publics. Ces statuts détermineront des règles précises garantissant un fonctionnement démocratique de ces partis et cadrant strictement le processus de désignation des candidats aux différentes fonctions électives. Les adhérents, mais aussi les citoyens, pourront saisir le juge compétent en cas de non respect de ces règles.

La démocratie sociale consiste, quant à elle, à libérer les hommes issus des catégories sociales non possédantes de la servitude.
Chaque individu doit avoir droit de naitre et grandir dans une famille protégée par la société ; d’accéder à l’enseignement aussi loin que le lui permettent ses capacités et son envie ; de s’insérer dans la vie économique notamment par le travail ; de disposer d’un toit pour lui-même et sa famille ; de bénéficier de la solidarité nationale lui permettant de faire face aux risques de la vie (éventuels : chômage, handicap, maladie ; ou certains : retraite, dépendance).

Ces principes fondamentaux de la démocratie sociale signifient que les pouvoirs publics, agissant au nom du peuple, se dotent de politiques publiques mettant en œuvre ces garanties sociales (éducation, santé, logement, emploi), assurant la solidarité nationale pour compenser les risques, au moyen de puissants services publics.
Ces politiques publiques engagent des dépenses qui justifient le recours à la contribution citoyenne qui doit être universelle, proportionnelle aux revenus et progressive. En effet, la démocratie sociale suppose que chacun puisse disposer d’une réponse à ses besoins fondamentaux reconnus par la société et que le financement des moyens ainsi mobilisés est assuré par l’ensemble des citoyens à proportion de leur capacité effective de revenu.

La richesse nationale est produite par les citoyens dans des processus de production de biens et de services de diverses natures. Ceux relevant de l’objet public doivent être produits par des organismes publics, réglementés et contrôlés par l’autorité publique. Ceux relevant de la société civile sont produits par divers acteurs, qu’ils soient individus, sociétés organisées à but lucratif ou non lucratif. La loi doit cadrer leur activité d’un point de vue général. Mais en vue de garantir l’efficacité des structures privées produisant des richesses, les pouvoirs publics doivent organiser leurs mécanismes de gouvernance leur permettant à la fois un fonctionnement efficace, la pérennité de leur activité, la capacité à évoluer face aux contraintes, une répartition consensuelle des profits entre les différentes parties prenantes. Là est la clé d’une juste allocation de la richesse créée entre tous les acteurs qui y contribuent,

La démocratie sociale impose donc, lorsqu’une société fonctionne avec des capitaux investis, qu’une partie importante de ses capitaux (tendanciellement à vocation majoritaire) soit propriété de la puissance publique. Afin d’éviter une gestion par l’administration, dont ce n’est pas le rôle, ce capital de propriété collective verra son usufruit confié à la collectivité des salariés travaillant au sein de chaque société.

Pour rendre cette technique possible, un fonds souverain spécifique sera créé par la loi, s’appuyant sur l’épargne des citoyens et le patrimoine national, permettant d’alimenter le capital social des entreprises privées de sorte que le salariat y travaillant dispose d’un pouvoir prééminent dans la détermination des stratégies de développement.

En parallèle, pour que les entreprises puissent échapper à la stricte loi des marchés financiers, le système bancaire sera nationalisé à 100% avec application du mode de fonctionnement de dévolution de l’usufruit du capital de chaque banque aux salariés y travaillant et aux représentants des autres parties prenantes.

Ainsi, l’ensemble des mécanismes permettant aujourd’hui le détournement des résultats des entreprises, la répartition inéquitable des profits, la spéculation et les bulles financières, l’évasion fiscale, le non respect des intérêts des parties prenantes,…sera pleinement sous contrôle public, notamment par celles et ceux, salariés, acteurs directs de la production de leur entreprise.

Dans ce schéma, la démocratie sociale permet à chaque entreprise de produire des richesses dans des conditions garantissant le respect des intérêts de tous les travailleurs. Elle évite la fonctionnarisation des dirigeants des entreprises, ce qui permettra le développement des entreprises en regard de leurs marchés, intégrant les nouvelles technologies et modes de production et d’organisation, le tout assumé par la collectivité des acteurs travaillant dans chaque entreprise.

La puissance publique aura pour rôle de veiller à la bonne gestion du capital financier mis à disposition par la collectivité. En parallèle, la puissance publique favorisera l’émergence de syndicats dont les statuts garantiront aux salariés qui y adhèreront une maitrise de leur organisation et donc la prise en compte stricte de leurs intérêts.

Enfin, la démocratie sociale suppose l’existence de puissantes organisations citoyennes de consommateurs et d’usagers, ainsi que la prise en compte structurelle des intérêts des générations futures : la protection de l’écosystème et le développement durable sont des éléments constitutifs de la démocratie sociale au XXIème siècle.

V- Internationalisme et universalisme
Pour les socialistes de gauche, il n’existe qu’une seule Humanité dans laquelle tous les êtres humains doivent avoir des droits fondamentaux égaux, sans aucune distinction au motif de leur identité. Les socialistes de gauche sont contre tous les nationalismes qui séparent, voire opposent, les hommes entre eux.

Mais ils constatent la réalité de l’existence des nations, fondée sur des entités peuple/culture/État, dont il serait absurde de contester la vitalité de par le monde. Il convient donc de tenter de conduire la société internationale vers un modèle comportant les valeurs de la démocratie politique et la démocratie sociale, autant qu’il est possible et compte-tenu de la diversité des nations.
La coopération entre les États doit ainsi être systématiquement encouragée, notamment via les organisations internationales qu’il faudrait renforcer. En parallèle, il faut favoriser la liberté pour tous les hommes de se déplacer de pays en pays avec, en particulier, la nécessité de généraliser les échanges entre jeunes des différents pays en vue de créer des liens forts entre les peuples («j’apprécie mieux mon voisin depuis que je connais sa culture»).

La paix doit être un objectif premier et fondamental, tant il est vrai que la guerre est le summum de l’aliénation des catégories sociales non possédantes. Les mécanismes de prévention des conflits doivent être renforcés, en respectant les principes de non ingérence et de souveraineté, tout en veillant à ce que, dans tous les cas, les populations civiles soient protégées en cas de conflits entre Etats, y compris en cas de répression d’un Etat contre sa propre population civile.

La paix trouve l’un de ses fondements essentiels dans le fait que le sentiment de justice prédomine parmi les peuples. Ainsi, l’accès au développement économique, à la production de richesses et donc à l’amélioration des niveaux de vie doit être facilité pour les pays ayant de faibles revenus moyens par habitant ainsi que des structures publiques insuffisantes. Les solidarités face aux grands fléaux, épidémies, famine et catastrophes naturelles, doivent être massives, immédiates et inconditionnelles de la part des pays riches.

La solidarité entre les États, soutenus par leurs peuples, permettra la convergence progressive des sociétés nationales vers un modèle de société démocratique et sociale, base de la diminution des rivalités et méfiances et donc des conflits.
De ce point de vue, le modèle de gouvernance des entreprises au sein de la démocratie sociale permettra, s’il devient dominant dans le monde, de maitriser le développement des multinationales et des banques, favorisant un modèle de développement respectueux des hommes et de l’écosystème.

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Essai politique mis en discussion au sein du PSG, parti socialiste de gauche de France

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